Intervention en Centrafrique : un soutien et des questions

 » Jeudi 4 décembre, au terme d’une semaine de violences opposant rebelles de la Séléka et milices anti-balaka, le conseil de sécurité des nations unies a décidé d’autoriser le recours à la force en République centrafricaine, au titre du chapitre VII de sa charte.

 

Depuis plusieurs mois, responsables politiques et observateurs avaient alerté sur les risques d’une dérive confessionnelle du conflit centrafricain et mis en garde contre la menace d’un génocide ethnique. La crise qui sévit en Centrafrique est en réalité plus complexe que cela. 

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Elle résulte de causes multiples et ne saurait se résoudre à une analyse monolithique.

 

N’ayons pas peur de la dire, la France a une responsabilité dans la faillite de l’Etat centrafricain.  C’est notamment parce qu’elle a eu recours à des sociétés concessionnaires privées durant la colonisation que l’Etat centrafricain s’est trouvé des pourvus des moyens budgétaires et institutionnels nécessaires à l’exercice de sa souveraineté sur l’ensemble du territoire, à partir de l’indépendance. Cette configuration a engendré une fracture entre la capitale, où s’exerçait le contrôle de l’Etat et l’exploitation organisée des richesses, et le reste du pays, marginalisé et livré à lui-même.

 

C’est cet éclatement de l’Etat centrafricain qui a constitué le terreau propice à l’émergence de groupes armés, d’abords dans les zones grises de l’est, puis sur l’ensemble du pays lorsque ces groupes se sont structurés en rébellion.

 

Initialement motivée par des ambitions économiques, la violence s’est progressivement propagée sur les terrains politiques et identitaires. Aujourd’hui, le risque d’une dérive confessionnelle mettant aux prises plus de 90 groupes ethniques est réel, et menace la stabilité de la région toute entière.

Dans ce contexte, la France a pris le parti d’intervenir militairement pour endiguer une dynamique de catastrophe humanitaire. Elle le fait, je l’ai dit, dans le cadre stricte de la légalité internationale. Elle le fait avec le concours des organisations panafricaines. Elle le fait enfin, à la demande des partenaires africains et de ce qu’il reste d’Etat en Centrafrique.

 

Dans la mesure où l’opération «  Sangaris » répond à une situation d’urgence sanitaire et s’inscrit dans un cadre multilatéral adapté, le groupe écologiste la soutient. Pour autant, cette adhésion ne saurait nous conduire à faire l’économie d’une réflexion sur les objectifs de cette intervention, et plus globalement sur le sens que nous souhaitons donner à la politique étrangère de la France sur le continent africain.

La finalité première de cette intervention est de « sauver des vies » comme l’a indiqué le président de la république dans son allocution du 6 décembre. En intervenant militairement, la France doit mettre fin aux exactions et offrir une aide humanitaire aux 500 000 réfugiés recensés dans l’ensemble du pays. A cet égard, il est essentiel de préciser que la reprise de l’aide française, suspendue depuis le coup d’Etat de mars 2013, doit remplir les critères de bonne gestion et de transparence. Je fais toute confiance à notre Ministre du développement pour restaurer cette coopération avec efficacité.

Pour permettre aux acteurs locaux et internationaux de remplir pleinement leur mission d’assistance, les forces françaises devront assurer la sécurité du territoire. A cette fin, le désarmement de la rébellion et des milices d’auto-défense a été érigé en priorité. Mais plusieurs interrogations demeurent. Comment identifier les anciens combattants désormais cachés dans la population ? Comment éviter un climat de délation qui enracinerait les tensions ethno-religieuses pour longtemps? Comment parvenir à démilitariser 20 000 hommes dans un délai de six mois ? Et à qui confier la responsabilité du traitement judiciaire des belligérants qui pourraient être faits prisonniers ? De toute évidence, la sécurisation du pays ne peut être traitée indépendamment du processus de transition politique.

 

J’en arrive ainsi au troisième objectif de l’intervention française : l’organisation d’un processus électoral, seul mécanisme à même de redonner à l’Etat centrafricain une figure et une légitimité. Dans ce cas encore, la question de l’encadrement de la transition politique doit être clarifiée. La France a vocation à construire la paix, non l’Etat qui en résultera. Un point d’équilibre doit impérativement être trouvé pour qu’à l’assistance militaire et humanitaire ne succède jamais l’ingérence. La question se pose donc de savoir quels acteurs locaux et régionaux seront associés à l’élaboration d’une feuille de route pour la transition politique et qui en assurera le respect. 

 

Par ailleurs, il est clair que la tenue d’élection ne suffira pas à ramener le calme et la stabilité dans l’ensemble du pays. Les agences internationales n’ont pas attendu mars 2013 pour mener  des initiatives de consolidation de la paix et nombre d’entre elles ont été infructueuses, à l’instar du processus désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) lancé par l’ONU en 2009.  La France aujourd’hui, la communauté internationale demain, doivent prendre acte du fait que l’objectif d’un Etat centralisé et démocratique n’est pas partagé par l’ensemble des acteurs locaux.

 

Dans les zones grises situées à l’intérieur du pays,  des économies parallèles se sont créées,  parfois outrepassant la logique des frontières territoriales, et générant des richesses et des intérêts. Une sortie de crise ne s’obtiendra qu’au prix d’une réponse globale, comprenant certes des élections, mais également une présence étatique sur l’ensemble du territoire, un meilleur contrôle des frontières et surtout des mécanismes de paix et de réconciliations permettant de reconstruire un tissu social éclaté.

 

Enfin, mes chers collègues, l’opération « Sangaris » appelle de notre part une réflexion plus générale, sur la trajectoire et le sens que nous entendons donner à notre politique extérieure sur le continent africain.

Le Sommet de l’Elysée qui s’est tenu la semaine dernière, dans le sillage des opérations malienne et centrafricaine, est venu rappeler la nécessité de soutenir une « africanisation de la sécurité ». L’objectif de ce processus, à terme, est de  mettre en place des forces de réaction rapides capables d’intervenir sur n’importe quel théâtre africain sous l’autorité des agences régionales que sont l’Union Africaine (UA) et la communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC). La France devra soutenir ce projet en participant aux programmes de formation et d’entraînement à l’image de ce qu’elle fait aujourd’hui en Ouganda et à Djibouti. Mais encore une fois, des initiatives ont déjà été menées dans ce sens, notamment le programme RECAMP lancé en 1997 et destiné à renforcer les capacités africaines de maintien de la paix,  et leurs résultats se font toujours attendre. A cet égard, je soulignerai simplement que le sommet de l’Elysée a fixé comme objectif de créer en Afrique ce que la France n’est jamais parvenue à impulser eu Europe, à savoir, une défense à l’échelle du continent, que nous appelons de nos vœux.

 

Puisque nous parlons d’Europe, j’en profite pour constater que la crise centrafricaine confirme l’isolement de la France sur la scène militaire. La séquence qui a précédé le vote de la résolution onusienne a illustré, une fois de plus, les comportements individualistes de certains partenaires. Il est temps de placer les puissances face à leurs responsabilités. Le non-interventionnisme allemand, érigé en concept au lendemain de la deuxième guerre mondiale,  est entré en désuétude. L’argument de l’absence de liens historiques ne peut plus conditionner la solidarité internationale. Notre diplomatie devra s’atteler à défendre le principe d’une plus grande implication sécuritaire de nos partenaires européens et onusiens sur la scène africaine.  N

 

En définitive, c’est soucieux de respecter les principes de responsabilités et de solidarité qui donnent chaire à notre politique étrangère que nous soutenons cette intervention militaire et appelons de nos vœux une sortie de crise politique concertée et accompagnée dans la durée.

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